Au pays parfumé

Au pays parfumé

Au mois d’août 2015, la galerie Hélène de Senneville m’invite dans le cadre d’une résidence artistique sur les traces de Charles Baudelaire à l’île Maurice où le poète séjourna quelques jours dans sa jeunesse lors d’un voyage en 1841. Là-bas, il rencontra notamment une jeune femme, Madame Autard de Bragard, pour laquelle il écrivit un poème, À une dame créole, peut-être le plus ancien sonnet des Fleurs du mal…

Durant ma résidence « au pays parfumé » de Maurice, je suis en quête d’un fantôme, parcourant les lieux qui témoignent aujourd’hui du passage de Baudelaire sur l’île. En résulte un ensemble de notes regroupées dans un carnet de voyage, quelques dessins ainsi qu’une série d’images photographiques réalisée sur place dans un style relevant d’une forme de poésie documentaire.

Or, au cours de mes recherches, tout imprégné des Fleurs du mal, j’observe la singulière correspondance entre le sonnet À une dame créole et un autre poème en alexandrins, À une Malabaraise, datant lui aussi du voyage de Baudelaire en 1841 mais qui fut édité en 1866, dans Les Épaves, peu avant la mort du poète. À partir de ces Fleurs baudelairiennes destinées à deux jeunes femmes différentes, mais dont tout laisse à croire qu’elles devaient bien se connaître, se développe alors une intrigue où la réalité historique embrasse la fantasmagorie.

En hommage à Baudelaire, un nouveau travail conceptuel, à la fois littéraire et graphique, constitue une forme inédite d’effacement scriptoclaste : la littérature. Métissage poétique entre les vers de la Dame créole et ceux de la Malabaraise où s’entremêlent les destins de deux femmes à travers le mélange de ces poèmes mascarins.

Un an plus tard, un nouveau livre d’artiste intitulé Les Lesbiennes –titre archaïque des Fleurs du mal– vient ponctuer mon aventure au pays parfumé sur les pas de Baudelaire et de ces dames créoles que le poète y a jadis rencontrées.

Jérémie Bennequin
À une Malabaraise
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
À l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !
Charles Baudelaire

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