"L’Art de la gomme", Camille Paulhan, Hippocampe n°15, automne 2018.

L’art de la gomme : estompages, évanouissements, imprégnations, Camille Paulhan.

CONTREPOINT, par Katherine Leguay-Bataiellie :

Gommages

Lorsque je lus, dans la dernière livraison de la revue Hippocampe, le passionnant article de Camille Paulhan (« L’art de la gomme. Estompages, évanouissements, imprégnations »), je pensai aux enfants découvrant le gommage, avec une impétuosité ravie.

S’il y a une longue histoire du gommage, depuis la lame, la mie de pain, la gomme, jusqu’à l’acide chlorhydrique, le trichloéthylène, le correcteur liquide, Camille Paulhan évoque surtout dans cet article (après quelques prédécesseurs célèbres) les travaux de trois jeunes artistes « gommeurs » qui s’en tiennent à des techniques simples, et à la gomme.

L’entreprise peut-être la plus emblématique est celle de Jérémie Bennequin, passant 10 ans, à raison d’une séance quotidienne, à estomper, à la gomme à encre, les milliers de pages d’À la recherche du temps perdu. Cet effacement est aussi une création, le gommage, imparfait, permettant l’advenue d’une nouvelle œuvre, plastique, à la place de l’ancienne, la nouvelle œuvre naissant dans le même temps où l’ancienne s’efface, sans disparaître. L’effacement est la condition d’autre chose, qui déborde des catégories précédentes, et cette métamorphose fascine, autant par l’idée même que par l’effet.

De cette entreprise, l’artiste a conservé des traces : petits monts de pelures de gomme, fragiles témoignages du temps de l’œuvre accomplie.

Dans un premier temps, nous pouvons penser de cette aventure vertigineuse qu’elle est excessive autant qu’inutile. Juste avant que cet excès nous interroge, nous oblige à nous pencher sur les photos de ces pages patiemment oblitérées, avant que nous reconnaissions qu’il y a de l’excès au cœur de l’art, d’une façon ou d’une autre, et avant qu’une inquiétude nous prenne : si nous étions menacés, nous-mêmes, par la perte de cette possibilité du gommage ?

Katherine Leguay-Bataiellie

^