À paraître : Les Ommes, livre d’artiste, Manuella éditions.

Les Ommes, Paris, Manuella éditions, 2022.
Livre d’artiste, 22 x 14 cm, 270 p. impression couleur, reliure dos carré.
Édition limitée à 100 exemplaires numérotés dont 15 tirages de tête associés à une œuvre originale.

Comme l’annonce la 4e de couverture, ce livre d’artiste constitue d’abord le catalogue d’une collection de gommes à encre. Cependant, le support des images photographiques que contient cet ouvrage est le célèbre livre d’Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, roman policier où l’on suit notamment la déambulation d’un étrange détective en quête d’une gomme bien particulière... Le fait est que pour réunir l’ensemble des gommes de mon ouvrage, j’ai moi-même beaucoup vagabondé, durant des années, à la recherche des bons spécimens... Aussi existe-t-il une relation dialectique entre les images de mes gommes et les pages du livre de Robbe-Grillet. Dans mon livre, sans rien gommer (ce que pourtant je sais faire...), les gommes effacent quand même, inévitablement, "malgré elles" si l’on peut dire.

Pour qui connaît mon travail d’effacement scriptoclaste (textes ruinés, décomposés, renversés, raturés, transposés, enroulés...) mon "nouveau roman" a de quoi dérouter. Ce livre, LES OMMES, ne traduirait donc pas, comme d’habitude, l’effacement raffiné d’un texte-source dont la texture est subtilement triturée pour disparaître. Certes, en l’occurrence cette aventure n’a pas vraiment lieu - point de gommage à proprement parler - et cette absence génère peut-être, paradoxalement, quelque chose comme un sentiment de vide - un manque. Du reste, les petits blocs colorés des gommes que je dispose ici délicatement sur les pages imprimées ne laissent pas le corps du texte-support complètement indemne puisqu’une zone, si restreinte soit elle, y est toujours occultée, nécessairement aveuglée par la présence brutale de l’objet : les gommes à encre pèsent crûment, comme une menace, inquiétant le texte encore intouché sur des pages présentoirs. Vitrines d’une collection, donc, ou encore, selon un vocabulaire cultuel auquel j’ai pris l’habitude de me référer, petits autels d’un sacrifice à venir. Le gommage n’a pas encore eu lieu, pas ici en tout cas, mais les gommes et leur poussière sur le texte en incarnent le potentiel.

Ce nouveau travail est sans doute plus indirect que mes précédents, au sens où l’effacement est beaucoup moins littéral. Les gommes ici photographiées, frontalement, tels des individus, des "hommes", dans un style documentaire, sont manifestement (un peu comme les objets de consommation dans Les Choses de Perec) les personnages principaux de mon livre, focalisant d’abord l’attention du "lecteur", neutralisant donc momentanément la lecture "classique" du texte à l’entour (pourtant bien lisible cette fois) sur lequel elles reposent et se détachent. Encore ne faudrait-il pas omettre le contenu des pages, justement. Car il y a une histoire derrière toutes ces gommes. Un dialogue est possible entre le visuel et l’écrit. Et les mots qui s’effacent a priori au profit des images leur confèrent aussi leur légende.

J.B.
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